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Il y a quelques semaines, Ooyoo faisait son entrée
dans la ludothèque idéale. Yinsh et Lines of Action le suivent
aujourd'hui, et cela m'a semblé une bonne occasion de me demander
si les échecs ou le go n'y auraient pas aussi leur place.
Si j'ai jusqu'à maintenant consciencieusement évité
de chroniquer des jeux traditionnels, des classiques, c'est parce qu'il
est très difficile de les comparer aux autres jeux. Ooyoo, Yinsh
ou Lines of Action ne sont que des jeux, et sont intégralement
décrits par leurs règles. Il n'en va plus de même
des échecs ou du go, qui sont des objets culturels complexes que
l'on ne peut aborder en faisant abstraction de leur histoire spécifique,
faite aussi bien de références littéraires que de
traités de stratégie, ou de leur signification sociale,
qui peut varier d'un milieu à un autre, d'une époque à
une autre. Les échecs ou le go sont sans doute de bons jeux, mais
il me semble impossible, ou absurde, de ne les traiter que comme des jeux,
ou à tout le moins de les traiter comme les autres jeux.
Je ne sais pas si les échecs sont intrinsèquement
plus ou moins profonds que Lines of Action, si le Go est plus subtil que
Yinsh, mais la question ne présente guère d'intérêt,
car ce qui fait la profondeur réelle des échecs, la subtilité
réelle du go, ce ne sont pas leurs règles, ce sont quelques
siècles de parties accumulées, notées, commentées,
jouées et rejouées. C'est sans doute pour cela que ces jeux,
quelles ques soient leurs qualités intrinsèques, sont particulièrement
sujets à ces dérives que sont le sectarisme, le sérieux
excessif, la compétition. On peut bien sûr préférer
tel ou tel jeu à tel ou tel autre, mais cela ne doit pas mener
à une ignorance teintée de mépris pour les autres
jeux. Il faut un minimum de sérieux pour jouer, le sérieux
nécessaire pour rester dans le jeu, mais les joueurs d'échecs
ou de go (ou de bridge, l'un des rares jeux de cartes à connaître
les mêmes dérives) sont souvent trop sérieux pour
être encore des joueurs. Il faut un minimum de compétition
dans un jeu, il faut que chacun cherche à gagner, mais quand on
tient trop à gagner pour prouver sa supériorité,
on quitte le monde du jeu.
Tout cela pour dire que le Go ou les Échecs sont
d'excellents jeux, que je pratique modestement et avec plaisir à
l'occasion, mais qu'en traiter ici de la même manière que
de Yinsh ou Lines of Action, même s'ils appartiennent formellement
à la même famille des jeux de stratégie abstraits
pour deux joueurs, me semble impossible. Cela aurait autant de sens que
comparer la Bible ou l'Odyssée avec un roman contemporain.
(Editorial de janvier 2004)
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Ooyoo went in two weeks ago. Yinsh and
Lines of Action are entering today the ideal game library. This was a
good occasion to wonder if classics like Chess or Go could also have a
place here.
Until now, I systematically avoided to
review old time classics, mainly because it is difficult to make any comparison
with other games. Ooyoo, Yinsh or Lines of Action are just games, and
are completely described in their rules. Ches and Go are complex cultural
items, and you cannot describe them and ignore their specific story, made
of litterary references or strategy compendiums, or their social meaning,
that can change from time to time and from place to place. Chess or Go
are clearly good games, but it makes no sense to describe them only like
games, and to discuss them like all other games.
I don't know if Chess is intrinsically
deeper than Lines of Action, if Go is intrinsically subtler than Yinsh,
and I don't really care because that's not the point. What makes the real
depth of Chess, the real subtleness of Go, is less their rules than the
sum of all the games accumulated, recorded, printed, commented, criticized,
played and replayed over the centuries. This is also probably why these
games are more often than others affected by some dangerous drifts: sectarianism,
excessive seriousness, excessive competition. It is everybody's right
to prefer a game over another, but it must not evolve into ignorance and
scorn of other games. Some seriousness is necessary in any game, since
you must be serious enough to stay in the game, but chess or go players
(and the same often affects bridge, one of the few card games that suffers
from the same problem) often seem too serious to be really playing. Some
competition is required in any game, since all players must try to win,
but when they try too hard, it's not a game any more - at least not for
me.
Chess and Go are very good games, and I
still play them occasionally with great pleasure - though I'm probably
not as good a player as I was as a teenager. However, I cannot discuss
them in my ideal game library the same way I discuss games like Yinsh
or Lines of Actions - even when all of them formally belong to the same
family of abstract two player games. It would be like comparing the Bible
or the Odyssey with a modern novel.
(January 2004 editorial)
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