Si les Hasbro et autres Mattel, font depuis
longtemps fabriquer en Chine ou dans d’autres pays d’Asie
certaines pièces de leurs jeux, la plupart des éditeurs
de jeux de société, tant en Europe qu’aux Etats-Unis,
avaient coutume de produire leurs jeux chez eux. Quelques uns, comme Ravensburger,
ont leurs propres usines, mais la plupart font appel à des cartiers,
dont le plus important est le belge Carta Mundi, ou des à des cartonniers
/ imprimeurs / metteurs en boite / stockeurs et toutes ces sortes de choses,
le plus connu étant l’allemand Ludofact.
Depuis deux ans environ, la tendance à la délocalisation
de la fabrication des jeux, essentiellement vers la Chine, s’est
très sensiblement accélérée, et ne concerne
plus seulement les « majors » du jeu. C’est ainsi que
si certains de mes jeux sont encore produits en Europe ou en Amérique,
ils sont de plus en plus nombreux à porter quelque part au dos
de la boite un discret « made in China ». L’édition
américaine de Citadelles est maintenant imprimée en Chine,
tout comme celle de La Fièvre de l’Or, les pièces
du nouveau tirage de Babylone, et maintenant Warrior Knights.
Les éditeurs de jeux « coupables »
de délocaliser ainsi leur production sont régulièrement
critiqués sur les forums internet, et singulièrement sur
les forums francophones. La question est pourtant bien plus complexe que
pourraient le laisser croire les imprécations des donneurs de leçons.
La première critique porte sur la qualité
de fabrication. Les cartes « made in China » seraient moins
épaisses, moins bien vernies, difficiles à mélanger,
et leurs couleurs, trop mates ou trop brillantes selon les cas, jamais
fidèles. Les plateaux de jeu imprimés en Chine auraient
trop souvent sur leur pliure ce vilain creux qui fut longtemps appelé
« American Valley », les imprimeurs européens étant
les seuls à maîtriser la très haute technologie du
pliage de plateau de jeu en quatre. Certains intégristes peuvent
même disserter sur la supériorité du « vrai
» tramage des boites de jeux imprimées en Allemagne sur le
« faux » tramage des boites imprimées en Chine. Moindre,
la qualité serait aussi très irrégulière,
ce qui obligerait à tout surveiller, tout vérifier, tout
recompter en permanence pour éviter de voir arriver des boites
auxquelles il manque des pions ou des dés. Pour le respect des
délais, les chinois ont aussi plutôt mauvaise réputation,
mais les belges ne valent pas toujours mieux. En cas de problèmes,
qu’il s’agisse de qualité, de délais où
de tout autre problème, les contacts sont en outre plus difficile
qu’avec des voisins.
Rien de cela n’est tout à fait faux. Les problèmes
de qualité et, surtout, de suivi, expliquent d’ailleurs que
certains éditeurs, après avoir produit quelques jeux en
Chine, reviennent au moins en partie vers l’Europe et les États-Unis.
Je préfère donc généralement voir mes jeux
produits en Europe qu’en Chine, car mes contacts occasionnels avec
les gens de LudoFact ont toujours été très sympathiques,
et car la qualité de fabrication reste généralement
supérieure « chez nous ». Le succès de Diamant
s’explique, entre autres, par le superbe matériel «
made in Germany ». La comparaison n’est en revanche pas toujours
favorable aux productions américaines (ou françaises), comme
le montre le dernier tirage de l’édition en langue anglaise
de Citadelles, imprimé désormais en Chine. Sa qualité
reste moindre que celle des éditions européennes, mais est
meilleure que celle des tirages précédents qui venaient,
je crois, du Canada. Il est cependant clair que ce différentiel
de qualité entre l’Europe et la Chine tend à disparaître
et que, déjà, plus grand chose ne distingue un jeu produit
en Chine d’un autre fabriqué en Europe.
Les critiques les plus fréquentes et les plus violentes
ne portent cependant pas sur les jeux eux-mêmes, mais sur la logique
économique derrière cette délocalisation. Les éditeurs
qui font faire leurs jeux en Chine ne seraient tous que d’affreux
capitalistes sans scrupules, coupables tout à la fois de profiter
d’une main d’œuvre surexploitée et sous payée
et de créer du chômage en Europe et aux Etats-Unis. Là
encore, le raisonnement n’est pas entièrement faux, mais
il est incomplet.
Oui, les délocalisations suppriment les emplois correspondants
dans les pays riches, mais la baisse de prix qu’elles entraînent
se traduit aussi par un transfert de pouvoir d’achat vers d’autres
secteurs d’activité, transfert qui peut être créateur
d’emploi, surtout si ces activités sont des services moins
automatisés que l’impression et le découpage du carton.
La question du bilan global en termes d’emploi est donc loin d’être
simple, car lorsque vous payez vos jeux moins chers, vous en achetez plus
ou, plus vraisemblablement, vous achetez plus d’autre chose.
Oui, la raison d’être des délocalisations, dans le
jeu comme ailleurs, est dans le différentiel de coûts de
production. Imprimer des jeux en Chine n’est intéressant
que parce que c’est moins cher, et même suffisamment moins
cher pour compenser les coûts logistiques supplémentaires,
et cela s’explique avant tout par des salaires plus faibles, des
horaires plus lourds et une protection sociale bien moindre. Non, cela
ne signifie pas qu’il faudrait, comme je l’ai lu sur certains
forums, soit exiger que les travailleurs chinois soient payés au
tarif européen et bénéficient des mêmes avantages,
soit renoncer entièrement à toute délocalisation.
Procéder ainsi reviendrait en fait à neutraliser ce qui
reste le principal avantage compétitif des industriels chinois,
et donc ce qui permet à la Chine de connaître aujourd’hui
une forte croissance. Leur retirer cet avantage au nom des normes sociales
occidentales, c’est interdire le développement, et ses conséquences
en termes de démocratisation et de progrès social, au nom
du développement, de la démocratie et du progrès
social – ce qui est soit naïf (à gauche), soit hypocrite
(à droite).
Alors, bien sûr, il faut espérer que la Chine, en très
forte croissance aujourd’hui, connaîtra bientôt des
augmentations de salaires, verra apparaître une protection sociale
digne de ce nom et se mettre en place un droit du travail plus protecteur,
se souciera de plus en plus de l’environnement et verra sa monnaie
se réévaluer de manière plus conséquente,
tout cela devant bien sûr entraîner une hausse des coûts
de production. Ce sera très certainement le cas, comme ce le fut
pour le Japon dans les années 60, pour la Corée dans les
années 80. Les premiers signes de cette évolution apparaissent
déjà, même s’il est vrai que les dimensions
de la Chine rendent tout beaucoup plus complexe. Quoi qu’il en soit,
le processus ne peut venir que de l’intérieur – des
ouvriers profitant des tensions naissantes sur le marché du travail
pour s’organiser et réclamer leur part de la nouvelle richesse,
de la moyenne bourgeoisie naissante qui va avoir envie de consommer et
de jouer, des gouvernements et des industriels désireux d’éviter
les problèmes sociaux et politiques en suscitant une demande locale.
Chacun peut accompagner et encourager cette évolution, à
laquelle nous avons d’ailleurs tout intérêt, en choisissant
au mieux ses partenaires ; il serait stupide de l’empêcher
en croyant, ou en prétendant, l’accélérer.
Ceux qui me connaissent savent que je suis loin d’être
un libéral pur et dur, et n’adhère pas à la
croyance quasi religieuse selon laquelle la libre concurrence et le jeu
du marché conduiraient mécaniquement au meilleur des mondes
possibles – jouez à Terra et vous verrez si ça marche.
Je sais donc bien que le scénario rose que je décris ci-dessus
n’est pas, loin de là, le seul possible. Les éditeurs
de jeux, même s’ils vendent un produit culturel pour lequel
le prix n’est pas le critère principal de choix, ne peuvent
pourtant pas ignorer totalement l’environnement concurrentiel dans
lequel ils vivent. Quoi qu’ils pensent des arguments que j’ai
développés plus haut, ils n’ont souvent pas vraiment
le choix. Du Balai, fabriqué en Chine alors que la plupart des
jeux Asmodée sont produits en Europe, en est une excellente illustration.
Le matériel très particulier, et notamment la boite-livre
conçue sur mesure pou le jeu, n’aurait pu être fabriqué
en Europe qu’à un coût tel que le jeu aurait été
invendable. Le choix, dans ce cas particulier, n’était donc
pas là entre la Chine et l’Europe, il était entre
la Chine et rien.
Ce texte est initialement paru dans le n°28 de
la revue Des Jeux sur un Plateau. En principe, j'attend que le numéro
dans lequel se trouve un article ne soit plus en kiosque avant de publier
cet article ici. J'ai fait exception pour cet article, avec la bénédiction
du sympathique rédac-chef de JSP, c'est du fait des commentaires
et réponses déjà publiés ici et là
sur le web, qui me semblaient ne pas avoir été toujours
fidèles à mes propos.
Juin 2006 |
Though Hasbro, Mattel and
the likes have been manufacturing part of their games’ production
in China or other Asian countries for years, most smaller boardgame publishers,
in Europe and the USA, have historically been printing and producing their
games “at home”. A few, like Ravensburger, have their own
cardboard and printing facilities, but most rely on subcontractors, card
printers like the Belgian Carta Mundi, or game manufacturers like the
german company Ludofact, who can do everything from printing, cutting
cardboard and sourcing the various components required for a game, to
assembling all its components into the game box, and even warehousing
the resulting game.
For two years now, the trend towards outsourcing the production of games,
mostly in China, has increased, to the point where it now also affects
also smaller publishers. While most of my own games are still printed
in Europe, more and more now display a small “made in China”
mark in a discreet corner of the box back. The American edition of Citadels
is now printed in China, like the American edition of Boomtown and now
Warrior Knights. The Babylone pieces now come from China as well.
Game publishers “guilty” of
outsourcing to China are regularly bashed on internet forums, especially
in France, as if the problem and its implications were simple. They are
not.
The first criticism is usually directed
at the components’ quality (or supposed lack thereof) of Chinese
manufacturers. Chinese cards are reputed to be difficult to shuffle, the
result of a cardboard too thin or too thick, of colors too bright or too
dark, and/or of a thin and fragile varnish. The boards are said to be
easily prone to warping, or to often feature an ugly and distinctively
un-European “American valley” in their middle, so called because
there was a time when European printers were the only ones mastering the
high technology behind the cutting and flat folding of boardgame boards.
Some can dissert for hours on the qualitative card stock differences between
boxes and tiles printed in China versus Germany. More problematic, the
quality is supposed to be erratic, which means constant checking and counting
of everything in order to get game boxes in time, and with no missing
part. Chinese printers are said to have a careless attitute toward timelines,
though Belgians are not necessarily better. All this is made even worse
by the fact that, in case of trouble, contacts and discussions are much
more difficult than with neighboring partners.
All this is more or less true, and the quality problems are the main reason
why some publishers, after printing a few games in China, have been coming
back, at least for some of their products, to Europe and North America.
I usually prefer to have my games produced in Europe than in China, because
I have friendly relations with the people at Ludofact, and because the
games still look a bit nicer. If Diamant was a hit in Germany, it’s
in part due to the nice wood and cardboard components, typically “made
in Germany”. The comparison, on the other hand, is not always in
favor of the American (or French) productions. You can see this with the
most recent print runs of Citadels, now manufactured in China, with a
better result than older versions which were, I believe, manufactured
in Canada. Nevertheless, the difference in quality between Europe and
China is narrowing very rapidly, if it still exists.
The most frequent and violent criticisms,
however, are not about the games themselves but about the business logic
behind this outsourcing. Publishers who are printing their games in China
are blamed for being unscrupulous capitalists, guilty on the one hand
of taking advantage of underpaid and overexploited workers, and on the
other of causing unemployment in Europe and the USA. Once more, it’s
not wrong, but it’s also not so simple.
Obviously, outsourcing axes the outsourced jobs in rich countries, and
this is true with games as with anything else. On the other hand, it results
in lower prices, and therefore diverts purchasing power towards other
activities, and this diversion can create jobs, especially when these
activities are services which are more labor intensive than the largely
automated printing and cutting of cardboard. The global effects in terms
of jobs is not easy to tally, since when games are cheaper, you buy more
or, more likely, buy more of something else.
Of course, lower production costs are the main reason behind this move
toward outsourcing. Printing games in China is interesting only because
it’s cheaper, and cheaper enough, for that matter, to balance the
higher logistics and communication costs. This is indeed due to lower
wages, longer working hours, and lower social security. This doesn’t
imply that, as I have read it recently on a game forum, we ought either
to demand that Chinese workers were paid at American rates and got
the same protection European ones, either to give up outsourcing. This
would result in canceling the only competitive advantage of the Chinese
industry, and the only cause behind the economic growth of China. Canceling
this advantage in the name of western social norms would mean forbidding
development and its consequences, democratization and social progress,
in the name of development, democracy and social norms. This is either
naïve
(on the left) or hypocritical (on the right).
We can only hope that China, due to its very fast growth, will soon see
wages rise, social security develop, labor laws enacted and applied, environment
become a real concern, and its money more substantially revalued, all
this causing a rise in Chinese production costs. This will happen, like
it happened with Japan in the sixties and with South Korea in the eighties.
It has even already started, even though things might be more slow and
complex due to China’s size. All this, however, can only come from
the inside, from workers taking advantage of the rising tensions on the
labor market to claim higher wages, their share of this new wealth; from
a rising local middle-class avid of consuming and gaming; from a government
and businessmen wanting to avoid social and political tensions by creating
a local demand – which has always been the ultimate goal. We can
accompany and may be encourage this trend, which is in our own interest,
by taking care in choosing our business partners. It would be stupid to
stop it while pretending to help it.
Those who know me are aware that I’m
not a free marketer and that I don’t subscribe to the quasi-religious
belief that free market and competition automatically lead to a best possible
world. Play Terra and you will see.
I know very well that the optimistic scenario I’ve described is
not the only possible one. On the other hand, game publishers, even when
they sell a cultural product for which price is not the main criterion
of choice, cannot ignore the competitive world in which they are living.
No matter what they think of the arguments I have developed, they often
have little choice. A good example is Du Balai, which is printed in China,
while most Asmodée games are still made in Europe. This is due
to the components, and specifically the book-like box design of this game.
If produced in Europe, the manufacturing cost would have been so high
that the game would have ended up priced out of its true market potential.
In this specific case, it was not a choice between China and Europe, but
rather a choice between China and nothing.
This text was originally published
in issue 28 of Des Jeux sur un Plateau, the french reference boardgame
magazine. I usually wait until an issue is no more on sale before publishing
any text I wrote in it on my website. I've made an exception for this
text due to some reactions to it on french forums which, imho, were not
completely true to waht I ahd written. Thanks to Olivier, the chief editor
of JSP, for allowing this.
June 2006 |