| L'été
dernier, comme chaque année, j'ai rendu visite à Sylvie
Barc, dans sa ferme perdue aux confins du Périgord et du Limousin.
Nous avons mangé, fort bien, puis nous avons joué, fort
bien aussi, et nous avons finalement commencé, comme il se doit
entre auteurs de jeux, à médire de nos confrères
- bon, j'exagère, car de quelques uns nous avons dit du bien.
Il nous a semblé qu'un criètère
simple, et d'apparence anecdotique, pouvait permettre de diviser les auteurs
de jeux en deux catégories correspondant à deux philosophies
du jeu. Sylvie et moi-même avons spontanément tendance à
concevoir des jeux de cartes dans lesquels, lorsque vient le tour d'un
joueur, il commence par piocher une carte avant d'en jouer une. D'autres
auteurs, comme Bruno Cathala et de nombreux allemands, préfèrent
que le joueur joue d'abord une carte, puis en pioche une à la fin
de son tour.
Quelle différence, me direz-vous? Si tous les joueurs fonctionnaient
comme des ordinateurs ultra-rapides, il n'y en aurait pas. Comme, fort
heureusement, tel n'est pas le cas, il y en a une.
Préférer que l'on pioche au début de son tour, c'est
d'une part s'ancrer dans la tradition desanciens jeux de cartes qui, du
Ramy aux Mille Bornes, ont toujours fonctionné ainsi. Surtout,
c'est privilégier l'effet de surprise, le "fun" sur la
réflexion et la stratégie. Pendant le tour de ses adversaires,
chacun va réfléchir à ce qu'il pourrait faire lorsque
son tour viendra, mais va aussi se prendre à rêver qu'il
pioche la carte idéale. lorsque vient son tour, la carte piochée,
inattendue, pourra parfois le faire réagir de manière impulsive,
peut-être même lui faire faire une erreur - et c'est celà
aussi, pour nous, le plaisir du jeu.
Préférer que l'on termine son tour en piochant une carte.
c'est donner au joueur tout loisir de préparer son tour, de réfléchir
à toutes les possibilités et à leurs conséquences.
C'est donc privilégier la stratégie, la profondeur, au détriment
de l'effet de surprise et de ce qui est, pour beaucoup, le déroulement
"naturel" d'un jeu.
Je n'ai pas relu les règles de tous
les jeux de cartes qui traînent sur mes étagères,
mais j'avoue que cela m'amuserait de voir quel auteur se range dans quel
camp...
Editorial de septembre 2006 |
Last summer,
like every year, I visited Sylvie Barc in her remote farm in the deep
french countryside. We had a really good dinner, and played a few really
good games. Then, of course, we started to speak ill of some fellow game
authors - well, Im exaggerating, we speak well of a few ones.
In the course of the discussion, we found
out that a small and seemingly anecdotic criterion could be used to divide
game authors in two categories, may be even in two philosophical schools.
Sylvie and I, when designing card games, tend to have players, on their
turn, first draw a card and then play one. Other ones, like Bruno Cathala
and many german authors, systematically prefer to have a player first
play a card, then draw one at the end of his turn.
Is there any real difference? If everybody could play like a fast thinking
computer, there would be none. Happily, such is not the case.
The “draw a card, then play a card” rule has two meanings.
On the one hand, it’s a way to anchor the game in the long tradition
of older card games, from rummy to Mille Bornes, which are all played
this way. On the other hand, it strengthens the surprise and fun aspect
of the game, to the detriment of deep thought and strategy. During opponents’
turns, one will try to think of what one will do next, but will also day-dream
of the card one could draw when one’s turn comes. This card, when
drawn, may cause some impulsive reaction, and may be sometimes a bad move
– but that’s an important part of the game fun.
The “play a card, then draw a card” rule emphasizes on strategic
planning. It means one can think of all the possible moves, and check
their possible effects, before one’s turn comes. It sure makes the
game deeper and more challenging, but it also makes it feel less fun and
less natural.
I’ve not read the rules of all the
card games on my shelves after this discussion, but it would be fun to
know what authors are on what side.
September 2006 editorial |