Pour une fois, je ne vais
pas parler de jeux de société. J’ai fait des études d’économie.
C’était il y a longtemps, et je n’ai guère
fait d’efforts depuis pour me tenir à jour des derniers
développements théoriques, trop théoriques sans
doute, préférant me consacrer à des sujets plus
importants, où qui devraient l’être, comme l’histoire,
la littérature et le jeu. Mais, bon, tous mes amis me demandant
mon opinion sur le bordel économique ambiant, j’ai fini
par réfléchir un peu à la question, et voici, en
gros, mon analyse – qui vaut ce qu’elle vaut. Elle n’est
ni très originale, ni très enthousiasmante.
Le temps du monde fini annoncé par Paul Valery est finalement
bien arrivé. Entre le réchauffement climatique et les pollutions
diverses, l’épuisement annoncé ou déjà bien
entamé de certaines ressources, et la population terrestre trop
nombreuse sinon pour survivre, du moins pour vivre dans le « confort
moderne », notre mode de croissance rencontre ses limites
au moment même où il prétendait s’exporter
dans le monde entier. La préoccupation écologique nouvelle
rejoint les vieilles peurs malthusiennes. Le débat économique
reste, lui, artificiellement construit autour de vieux débats.
Les libéraux ne jurent que par un marché totalement incapable,
quelles que soient les usines à gaz réglementaires que
l’on puisse inventer, de prendre en compte les coûts collectifs
des activités individuelles. Les keynésiens sont certes
plus sympathiques, et j’ai longtemps été l’un
d’entre eux, mais ils ne proposent qu’une fuite en avant
dans une croissance dont on sait qu’elle est devenue insupportable,
et le fait qu’elle se fasse à crédit n’est
ici qu’un détail sans grande importance - Keynes lui-même
a pourtant écrit que la difficulté était moins d’avoir
de nouvelles idées que de se débarrasser des anciennes.
D’autres nous proposent la décroissance, la démondialisation,
les solidarités locales – mais l’histoire apprend
aussi à se méfier du repli sur « la terre qui
ne ment pas », et je ne rêve pas d’un nouveau
Moyen-Âge sur les ruines de l’empire d’Occident.
Ah, oui, j’oubliais… l’Europe, la dette, tout ça.
Dans l’histoire, les crises de dette, fréquentes, ont toujours
fini par être dissoutes dans l’inflation. C’est sans
doute ce qui va encore se passer ; ce sera douloureux pour les fourmis,
un peu moins pour les cigales. La seule dette que l’inflation n’annulera
pas, c’est celle envers la nature à laquelle on ne remboursera
jamais ce qu’on lui a pris et qui commence à nous manquer.
Nos « élites économiques » ont parfaitement
compris le problème, et ne se posent pas beaucoup de questions.
Elles ont profité des amphétamines keynésiennes,
qui leur permettaient de s’enrichir sans limite en laissant de
généreuses miettes à leurs pauvres, ou du moins à ceux
du Nord, mais elles savent que la croissance forte ne reviendra pas,
ou dans un dernier spasme suicidaire et décadent (ce qui, au moins,
aurait de la gueule). Elles sont les premières à avoir
intégré les nouvelles limites, mais espèrent s’en
tirer à bon compte en faisant peser les restrictions sur les autres.
Elles sont les premières à avoir compris que si la croissance
n’était plus à l’ordre du jour, les seules
questions qui restaient étaient celles du partage de ce qu’il
reste, partage qu’elles comptent bien faire elles-mêmes.
Leur seul programme est, sans le dire, le retour d’une lutte des
classes qu’elles espèrent gagner à peu de frais,
par les mots si possible, par la force s’il le faut. Déjà,
en Europe comme aux États-Unis, le chômage de masse redevient,
comme au bon vieux temps d’avant la sécurité sociale,
un moyen de faire pression sur les salaires.
Alors, que faire ? Si un avenir commun est possible, il devra être
fait de deux idées que l’on a guère l’habitude
d’associer, la modestie et le progrès technique. Un progrès
qui doit nous permettre non pas de produire plus, mais de produire et
voyager peut-être un peu moins, mais sans épuiser la planète,
et de retrouver le temps de lire, de jouer, d’apprendre, de se
retrouver – de retrouver ce qui aurait dû rester l’essentiel,
la vie, les relations humaines, non le travail et la consommation. La
décroissance ? Sans doute, mais modérée, moderne
et démocratique, pas réactionnaire. Ça fait un peu
amour, eau fraîche, petites fleurs et petits oiseaux, mais avec
internet ? Ce n’est pas très original ? Je sais, mais
je n’ai rien de mieux ou de plus réaliste à proposer.
Janvier 2012 |
For once, I won’t talk about boardgames. I’ve studied
economics. It was long ago, and since this time, I didn’t
really care about keeping updated with the last theoretical – and
probably too theoretical - developments. I’ve spent more
time these last years on matters more important, or which should
be more important, such as History, Literature and Gaming. Anyway,
since many of my friends now ask me what I think of the great
economic mish-mash around, here’s my rough and unassuming
analysis. It’s neither really original, nor very optimistic.
For decades, we have been told that we were entering
the era of the limited world. We are now definitely in. There’s
global warming and all sorts of pollution; there’s the
forecasted, or already started, depletion of critical natural
resources; there’s an overpopulated earth where everyone
can more or less survive, but where everyone can’t live
on “modern standards”. Our way of life is becoming
unbearable at the exact moment when it’s becoming copied
in the whole world. While the ecological concerns brings back
the old Malthusian fears, the economic debate is still structured
by old ways and largely obsolete systems. Free-marketeers refuse
to see that the invisible hand doesn’t work in a finished
world, and that even with convoluted cap and trade systems, the
market cannot deal with the collective negative externalities
of individual actions. Keynesians sound nicer and even
sympathetic – that’s’ why I’ve long been
one - but there’s no sense in looking for more economic
growth when this growth has become unbearable – and the
fact that this growth must be bought on credit really isn’t
the main point here. Others plead for a planned decrease in economic
output, for negative growth, for un-globalization, for local
solidarities. History has taught me to be wary of the “back
to mother earth” discourse, and I’m not excited at
the prospect of a new Middle-Ages on the ruins of the Western
Empire.
Ooops ! I almost forgot about the talk of the
day, Europe, the debt and all that stuff. Well, history shows
that all the debt crisis so far have been dissolved by inflation.
This will probably happen again. It will be painful for ants,
a bit less so for grasshoppers. The only debt inflation cannot
cancel is the one we owe to “mother nature”, and we won’t pay
back what we’ve taken so far from her.
The rough truth is that the richest among us
have understood the issue and are already dealing with it,
trying to safeguard their own interests. They made the best
of Keynesian amphetamine economics, becoming much richer while
leaving generous crumbs to all, at least to all in the North,
but they know that fast growth won’t come back – or only in a last suicidal
and decadent gasp (which would at least have some style). They
were the first warned of the new limitations, they went first
into Malthusianism, and hope to save their stake while imposing
all the restrictions on others. They were the first to understand
that the good old days are over, that the only thing that matters
now is how to share what’s left, while there’s something
left, and they want the best part of the sharing-out. Their only
program is back to class warfare – and they intend to win
the war cheap and fast, with soothing words if possible, with
water cannons when necessary, with guns if need be. In Europe,
like in the USA, mass unemployment is becoming again the best
way to put wages down – like in the good old days before
the welfare state.
So what ? If we still have a collective future,
it needs bring together two trends which usually don’t seduce the same
people – modesty and technology. Technology, not to produce
more unnecessary stuff, but to produce cleanly and efficiently,
and may be a bit less, to travel lighter, and may be a bit less,
and to win back the time to read, to play, to learn, to meet – to
live important and human things, not just work and spend. Not
very original ? Feels a bit like peace and love, fresh
water, little birds and cute flowers, but with the internet ?
Yes, I know, but doesn’t it sound cool ? And, anyway, I’ve
nothing better or more realistic to suggest at the moment.
January 2012
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